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L’école forme, les politiques la déforment

Que faut-il attendre de la prochaine rentrée scolaire, le 24 août ? Des perturbations possibles, voire probables, attisées par les dernières décisions imaginées par les politiques pour le secteur.

Une fois de plus, l’école et la caste politique se retrouvent face à face.  Et, une fois de plus, elles se regardent en chiens de faïence. Décidément, cette relation est pourrie. Un peu comme si les deux antagonistes reprenaient à leur compte les propos du Dom Juan de Molière : « Je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable ». Sans doute le mot « haine » est-il un peu excessif. On pourrait lui préférer « animosité ». Par contre, l’adjectif « irréconciliable » convient bien aux deux opposants, que le bon sens – tout comme nous – rêve en vain de voir un jour partenaires.

Il m’a paru intéressant de chercher le pourquoi de cette incompatibilité quasi viscérale entre l’école et le monde politique. À côté d’une raison principale et fondamentale, je voudrais en épingler plusieurs autres, qui en découlent et viennent en aggraver l’effet.

Les politiques ne captent pas l’essentiel de l’école

 Quel est le cœur de l’école ? Le binôme prof-élève. La transmission du savoir, sous toutes ses formes, est une interaction entre deux personnes. Cette évidence a traversé les âges. Dans l’Antiquité, le socle originel de l’enseignement est la relation entre maître et disciple : Socrate transmet son savoir avec gestes et paroles – en présentiel (!) – et s’ajuste aux réactions des auditeurs. Plus tard, ce sont les précepteurs qui ont pris le relais de cet enseignement en vis-à-vis.

L’école compte plus de profs que d’élèves. Mais le principe et le principal ne changent pas. L’enseignant exercé ne s’adresse pas à une assemblée, mais s’exprime de manière telle qu’il noue une relation individuelle avec chacun et multiplie ainsi les binômes. Ce face-à-face du cours s’enrichit de tous les contacts vécus en dehors du cours. Ce qui survit dans nos souvenirs, plus que la matière, c’est la singularité de tel ou tel prof. Clef des apprentissages et de l’éducation, ce binôme devrait être le centre d’intérêt par excellence des politiques. Tout serait dès lors conçu pour le faciliter et le promouvoir..

Plus que toute autre relation, la relation pédagogique a besoin, pour son harmonie et son efficacité, d’un environnement stable et apaisé. Or, par ignorance, volontaire ou congénitale, de cette clef de compréhension, les pouvoirs « responsables » handicapent l’école tout en s’imaginant qu’ils l’améliorent.

Irréfléchis, les politiques sabotent la relation pédagogique

On le constate aujourd’hui encore : plutôt que d’assurer aux écoles ce climat tempéré et paisible, les ministres n’hésitent pas à provoquer un réchauffement climatique funeste. Dans le chaos ambiant, la pratique pédagogique devient chaotique.

Comment des élus censés être sensés ne parviennent-ils pas à assimiler que, quel que soit le contenu des mesures à décider, il est impérieux que leur mode opératoire les rendent acceptables, voire sympathiques ? Pour qu’un changement soit bénéfique à l’école, une adhésion largement majoritaire doit entraîner un consentement au moins tacite. Sinon, il reste une coquille vide, inutile, voire toxique.

Les tentatives de réformes des pédagogues patentés obéissent à la même nécessité. Pour qu’une directive s’active réellement, il faudrait d’abord convaincre de son bien-fondé. Par exemple, persuader qu’un élève est mieux informé de la qualité d’un travail s’il reçoit une grille de vingt-cinq critères cochés ou non, plutôt que si le prof, par écrit ou en tête-à-tête, lui en fait le commentaire précis des qualités et défauts. Là encore, seule l’adhésion des acteurs donne une chance au dispositif d’être autre chose qu’un rouage de plus, prêt à se gripper.

L’inflation de la « paperasse » exigée des enseignants est spectaculaire. Pour les préparations de cours, les compétences, les évaluations, et tutti quanti. Ces tracasseries formalistes siphonnent le temps pédagogique et augmentent le temps de travail. Elles transforment le prof libre d’esprit et disponible pour l’élève en fonctionnaire besogneux et hors de portée.

Quand les décideurs politiques prendront-ils conscience qu’une injection de liberté galvaniserait le corps de l’école ? Tous les acteurs de l’école, dûment formés pour leur mission, redoublent d’énergie si la liberté de créer leur est reconnue et laissée. Le caporalisme fait naître des « petits soldats », incapables d’éduquer les jeunes à la liberté, dont ils sont priés d’oublier la saveur.

Les politiques à l’école de l’école ?

Après tant d’années d’incompréhension, comment rêver encore d’une illumination qui ferait éclater aux yeux des politiques la nature essentielle de l’école ?  Il faut décidément penser à un apprentissage bien spécifique, destiné à tous les politiques appelés à s’occuper un jour ou l’autre de l’enseignement.

Imaginons que les consultants pédagogiques complices du ministère se voient octroyer une charge nouvelle : la création d’un cours pour politiques les formant à la connaissance profonde de l’école et de son essentiel (cf. ci-dessus). Lesdits pédagogues noueraient avec ces grands élèves une relation pédagogique exemplaire, qui leur révélerait dans quelles conditions de stabilité, de continuité, de liberté elle peut se développer et opérer.

Chaque élève serait invité à effectuer un stage d’au moins deux semaines complètes dans un établissement scolaire, pour mieux percevoir comment, dans cette microsociété, les interactions humaines au quotidien s’enrichissent lorsque la sérénité y est privilégiée. Si, pour des raisons budgétaires, cette formation ne peut être organisée, il suffit que ses élèves potentiels, frustrés de ne pas percer – enfin – le secret de l’école, se vengent en devenant farouchement autodidactes en la matière.

Non publié, ce texte développe la version courte choisie par La Libre Belgique et publiée sur son site le samedi 29 août 2026 sous le titre « Ministres de l’Enseignement, retournez en classe ! ». L’éditeur a préféré la version courte, mais ne l’a finalement éditée que sur le site numérique.

Publié dansDémocratieEnseignementPolitiqueSociété

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