Les politiques au pouvoir auraient-ils la nostalgie des grèves record de 1996, marquées au fer rouge dans le moral et l’esprit des enseignants ? Ce record sera-t-il battu ? Pourquoi pas ? Car les ingrédients utilisés pour échauffer les esprits sont comparables : mépris, pseudo-concertation, diminution du nombre de profs, incapacité de justifier sinon par des économies prétendues inéluctables, promettant prétendument des investissements futurs.
La grève préventive a démarré. La grève répressive suivra-t-elle quand le vote aura bravé les opinions de tous les groupes concernés par l’école ? Et quelle grève ? Si les profs occupent l’école sans prester, ce serait une grève sur le tas. En jouant sur les mots, pourquoi ne pas dire que ce serait une grève sur l’État ? Au lieu d’être le Protecteur bienveillant, celui-ci devient le Harceleur budgétaire. L’école est loin d’être seule à ressentir cette discordance entre l’État et le bien-être des citoyens, qui, dans l’idéal, devraient se confondre.
Un regard vers le passé aide à mesurer l’ampleur de ce renversement dans la conception de l’État et dans sa relation à l’individu.
L’État antique incarne le « souverain bien »
Que postule Aristote en définissant l’homme comme un « animal politique » ? Que l’humain ne s’accomplit qu’au cœur de la communauté politique. La polis, la cité – ancêtre de notre État – lui offre le cadre qui permet et facilite cet accès à une humanisation pleine et entière.
Ainsi l’État existe-t-il en symbiose avec chacun des citoyens, comme référence du bien suprême. Sa raison d’être est d’assurer à tous, en harmonisant les diversités, une vie heureuse. L’État antique s’assimile à la communauté des citoyens dans une vraie fusion.
L’État présent incarne plutôt l’ingérence permanente et tracassière
À l’évidence, ce n’est pas de cet État-là, partenaire bienveillant, que le citoyen lambda perçoit l’omniprésence tatillonne. Mais comment se noue la relation entre le citoyen et l’État ? Elle se concrétise par tous les éléments qui le constituent. Plus, sans doute, par les éléments humains que matériels. Les faits et gestes et propos des hommes politiques différeraient sans doute beaucoup de ce qu’ils montrent d’habitude si les élus se souvenaient qu’ils personnifient l’État. C’est eux qui lui donnent un visage.
Depuis 1995, pour nombre d’enseignants, ce visage est devenu grimaçant, crispé, agressif. Or, plus que tout autre secteur, l’école aurait besoin de se sentir emmitonnée dans la bienveillance de l’État. Pour un jeune, l’école est son premier État, la première société organisée qui lui apprend ce que sera demain son État. Dans l’idéal, la sollicitude de l’école envers l’élève pour lui donner de grandir trouverait son pendant dans la sollicitude de l’État envers le citoyen pour lui donner de s’épanouir. Or, on est à mille lieues du compte.
Le système éducatif est le pilier essentiel d’un État. En sabrant dans les moyens de l’école, un État s’automutile. D’abord parce qu’il diminue des ressources vitales pour l’éducation des jeunes, mais aussi parce qu’il délabre ipso facto le moral, le dynamisme et donc l’efficacité des enseignants. Cet aveuglement et cette déconsidration justifient pleinement l’emploi du terme « mépris », favori des calicots de manifestations.
L’État va-t-il s’amender ou voter les amendes ?
À un État partenaire sympathique, la plupart des citoyens paieraient plus volontiers les impôts sans chercher de faux-fuyant, convaincus d’investir pour leur bien commun. Avec un État respectueux et solidaire de son école, la plupart des enseignants accepteraient plus volontiers de discuter, avec l’espoir que des propositions mieux pensées, ancrées dans le vécu des écoles, ne se heurteraient pas à la perpétuelle fin de non-recevoir.
Les ministres – de l’Éducation en l’occurrence – ont intérêt à (re)prendre conscience du fait qu’ils incarnent l’État. Ils le représentent auprès de tous les électeurs, dont les acteurs de l’école. En dessous de traits lisses et policés peuvent transparaître mépris, arrogance et autoritarisme. Visage d’un État qui, au lieu de chercher à concilier, fait violence au risque de la susciter. Une physionomie peut changer. Le fera-t-elle avant qu’il soit trop tard ?
Publié sur le site de La Libre Belgique, le mercredi 10 juin 2026 à 16 h 16.


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