Tributaire de son étymologie latine – decet signifie « il convient » –, la décence a signifié d’abord « le respect des habitudes sociales, des convenances », sans la connotation sexuelle que l’usage moderne lui confère désormais. S’il est vrai que la décence désigne « ce qui convient » dans une société donnée à un moment donné, on comprend la difficulté actuelle d’une définition de contenu : comment s’accorder sur les « convenances » quand internet crée un salmigondis de sociétés disparates et quand un individualisme quintessencié, voire débridé, devient un écueil où s’empale toute tentative de consensus ?
Qu’il le veuille ou non, chacun de nous concrétise la décence en actes et la définit ipso facto. Maisfaisons-nous ce qui convient ou ce qui NOUS convient ? Récemment, j’étais étonné et choqué par les façons d’agir, inconcevables pour moi, d’un individu que j’avais côtoyé quelques fois. Pour caviarder son identification, je l’appellerai Alain Dessant. Un hasard m’a permis de l’entendre promouvoir « la modernité » (sic) de ses comportements en société.
Sans décence avec arrogance
« Chacun sur son île, pérorait-il. Chacun maître sur son île. C’est moi qui définis mon territoire et mes pouvoirs. Le législatif, l’exécutif, et même le judiciaire sont de mon ressort. Le temps est fini où une instance soi-disant supérieure, religion, idéologie ou morale, faisait joujou avec nos consciences. Ma conscience me suffit largement comme référence. Elle tranche.
C’est hier aussi qu’on estimait indispensable de mettre des gants en cas de désaccord. Quelle tartuferie ! Je préfère l’authenticité toute crue. Peu importent les conséquences. Les autres n’ont qu’à se barder d’une carapace comme la mienne. C’est quand je « rentre dedans » que j’ai le plus le sentiment d’exister et de peser lourd. Sensation excitante, stimulante. Personne n’a le droit de m’en priver.
Regardez autour de vous. Je me sens bien entouré et inspiré quand je vois agir certains dirigeants, notamment politiques. Ils osent tout dire, tout faire. Ils agressent, ils mentent, ils insultent, mais on le voit sur leur visage : ce faisant, ils sont bien dans leur peau. Moi aussi, je me sens des ailes à ces moments-là, où toutes les chaînes des convenances hypocrites sont tombées. »
Sans arrogance avec décence
Quelle myopie chez cet insulaire d’Alain ! me disais-je. Il voit pas que les relations sociales et humaines manquent ainsi cruellement d’un cadre qui les sécurise. Quel interlocuteur osera s’exprimer dans pareil climat émotionnellement débridé ? Qui affrontera le risque d’encaisser des rebuffades brutales ? Qui surenchérira sur de prétendues vérités martelées sans nuances ni respect ? Qui courrait ce risque s’il séjourne d’habitude dans le monde des convenances et se sent étranger en dehors de leur abri ?
Je m’en fournis moi-même la preuve : je me suis tu. Je me sentais comme désarmé en face d’un arsenal. Je ressentais la faiblesse d’un civilisé en face d’un incivil. Comment réintégrer raison, nuance, modération, distance et lucidité critiques là où, à chaque instant, peut bouillir un chaudron d’émotions sans digue ?
L’indécence surgit comme un envahisseur hyperactif, prêt à tout. La décence tend à s’abstenir d’une contre-offensive qui l’obligerait à contredire ses principes. Elle se retrouve dans la même impasse que la non-violence en face de la violence : comment celui pour qui la fin ne justifie pas les moyens peut-il avoir une chance de l’emporter contre celui pour qui tous les moyens sont bons ?
En elle-même, l’indécence postule une inégalité entre humains. L’un agit « en toute liberté », se donne tous les droits. L’autre est réduit au rôle de spectateur – et de victime – d’une liberté tonitruante. Si la convenance intervient, elle pose un cadre où les deux libertés pourront prendre le temps et avoir la patience de s’exercer à vivre ensemble.
En privilégiant les valeurs qui la sous-tendent, retenue, intégrité, respect, l’individu décent ne sera-t-il pas celui qui, sur l’échelle de la dignité humaine, grimpe, tandis qu’Alain descend ?
Inédite, cette réflexion a été proposée à La Libre Belgique et au Vif/l’Express, qui ont décliné poliment la proposition. Adressée au Soir et à Trends-Tendances, moins poliment, elle n’a pas eu l’honneur d’une réponse.


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