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Héros et antihéros politiques d’hier pour aujourd’hui

De quel homme politique digne de ce titre rêvons-nous au XXIe siècle ? Il est réfugié dans notre imaginaire, car la stature d’homme d’État devient obsolète. Ce sont plutôt les entorses à cet idéal qui retiennent l’attention : certains politiciens – minoritaires, mais trop nombreux – occupent le devant de la scène à des jeux qu’on prête plutôt, d’habitude, aux guignols ou aux croquemitaines.

En définissant l’homme comme un animal politique, Aristote confère à la politique un caractère intemporel et essentiel. Pourquoi dès lors les modèles de l’Antiquité ne garderaient-ils pas leur pertinence ? Posons la question à Cicéron, source privilégiée en la matière. Acteur majeur de la république romaine au premier siècle avant notre ère, il en est aussi un théoricien hors pair : il montre sous quels maîtres la res publica reste la « chose publique » gérée dans l’intérêt de tous. Son œuvre opère un distinguo précis entre les héros et les antihéros d’hier.

Les qualités du héros

 L’homme politique fait avant tout preuve de « prudence », une sagesse empreinte de prévoyance[1] et de discernement entre le bien et le mal[2]. C’est à ce prix qu’il assure la stabilité pour la cité et le bien-être pour les citoyens. Chez lui, le sens du bien commun prime sur toute ambition personnelle. Car toute soif de prééminence le pousserait à délaisser la justice et la cité au bénéfice de son ego.

Pour Cicéron, « il n’y a pas de défaut plus affreux que la cupidité, surtout chez ceux qui dirigent l’État. Tenir l’État pour une source de profit, n’est pas seulement honteux, mais criminel et impie[3]. » Le désintéressement doit être inscrit dans l’ADN du leader politique. Et aucune action politique n’est utile si elle n’est pas honnête.

Quant au sens de la justice, il figure tout autant dans son bagage personnel. Pour le bien de la cité, le dirigeant, en étant le premier à respecter les lois, sera le premier ciment de la cohésion sociale.

Mais sans éloquence, l’homme politique ne peut rien. C’est elle, la force qui rassemble les hommes, fonde les cités et établit les lois[4]. Elle génère la paix, que le « héros » politique installe et maintient en protégeant la concordia – consensus commun –, alors que la discordia est l’apanage de l’« antihéros ».

Les dérèglements de l’antihéros

La figure de celui-ci se dessine a contrario en contrepoint du héros. À plusieurs reprises, la dérive majeure est soulignée : s’approprier la souveraineté pour réduire la « chose publique » à une propriété privée verrouillée par un pouvoir absolu. « Qui donnerait sans sacrilège le nom d’homme à celui qui, avec ses concitoyens et avec tout le genre humain, ne veut aucun lien de droit, aucun lien social d’humanité[5] ? »

Ce membre de l’État s’est lui-même gangrené. L’intransigeance de la conséquence qu’en tire Cicéron en étonnera plus d’un : « Comme certains membres sont amputés s’ils nuisent aux autres parties du corps, ainsi cette sauvagerie bestiale à visage d’homme doit être retranchée du corps que constitue l’ensemble des hommes[6]. » L’ex-consul justifie ainsi a posteriori le meurtre de César, dont il qualifie les auteurs de « libérateurs ». Le tyrannicide suppose une mise entre parenthèses de la morale individuelle pour la survie du droit et de la liberté.

Thèse pour le moins contestable. Mais qui fait de la confiscation du pouvoir un vice plus rédhibitoire que tout autre chez celui qui exerce la responsabilité suprême dans un État.

Ô tempora, ô mores ?

Ce rêve du passé est-il dépassé ? Non, si la politique garde son sens premier de gestion désintéressée du bien commun. Soyons redevables à Cicéron de ses critères. Ils peuvent nous inspirer une évaluation personnelle des acteurs politiques en vue. Rien ne nous empêche non plus de les appliquer, lorsque nous avons à faire un choix, aux politiciens que nous avons sous la main. Cette main qui pointe le crayon dans l’isoloir.


[1]     De Legibus, I, 60.

[2]     De Officiis, III, 71.

[3]     De Officiis, II, 77.

[4]     De Oratore, I, 30-34.

[5]     De Republica, II, 48.

[6]     De Officiis, III, 32.. »

Publié dans La Libre Belgique du mardi 13 octobre 2026 sur le site de La Libre à 16 h 17, sous le titre « De quel homme politique rêvons-nous au XXIe siècle ? ».

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