Quinze (ou dix) mille citoyens dans les rues de Bruxelles clament leur ras-le-bol, leur colère – et leur promesse de voter contre – face aux harcèlements budgétaires dont ils sont victimes. Sans doute le gratin politique, soudain entiché d’économies, est-il devenu imperméable, émotionnellement et rationnellement, à la portée de ce rejet. C’est comme si l’accès aux charges politiques entraînait une maladie du sommeil. Empathie anesthésiée, dans les hautes sphères, pour les « pets de lapin » des petits, des obscurs, des sans grade, même si ces « broutilles » sont pour eux cruciales et douloureuses.
Un prurit budgétaire affecte les pouvoirs publics
Deux heures de plus par semaine devant la classe, avec, en sus, les heures de préparation et de correction. Tel est le décret pour les enseignants du degré supérieur dans l’enseignement secondaire. Travail supplémentaire sans salaire supplémentaire. L’idée est géniale pour ceux qui, comme la Ministre, ont les yeux rivés sur l’horizon fuyant d’un équilibre budgétaire. Réduction salariale immédiate pour une réduction différée de déficit. Au mépris du quotidien de milliers de profs, ipso facto dévalorisés, comme facteurs d’ajustement budgétaire.
L’école y gagne-t-elle quoi que ce soit si des équipes pédagogiques dynamiques et motivées, sont amputées d’un ou plusieurs membres dès la prochaine rentrée scolaire ? Car, sauf pour les coupeurs de cheveux en huit, le calcul est limpide : un prof du degré supérieur sur dix passera à la trappe. Pour le bien du secteur, prétend-on : de nouveaux investissements redeviendront possibles. Détruire maintenant pour constuire plus tard. Quand ? Peut-être aux calendes grecques…
Le prurit budgétaire est contagieux
Hélas, la tentation – puis la décision – de subordonner les femmes et les hommes de chair et d’os aux chiffres d’un budget ne se cantonne pas dans les instances politiques, tristes modèles en la matière.
Une ancienne élève, aujourd’hui infirmière urgentiste, se trouve, me dit-elle, victime de ces fièvres d’économies. Jusqu’ici, les équipes d’intervention étaient composées de trois personnes, médecin, infirmière et chauffeur. Oukase budgétaire récent : la suppression du chauffeur.
C’est l’infirmière qui prendra le volant ! Figurez-vous ! C’est difficile à imaginer tant que la formation d’infirmière ne s’enrichit pas d’un cours de conduite en urgence de véhicules prioritaires. Et tous les chauffeurs des urgences dans la région de Charleroi seront délogés à la même enseigne. Florence Nightingale (nom et prénom d’emprunt) a décidé de quitter les urgences pour un service plus tranquille, sans véhicules à piloter. La restriction a-t-elle du sens alors que les urgences souffrent d’une pénurie de personnel ? Les patients seront-ils mieux pris en charge ? L’intraitable budget fait la sourde oreille.
Restons à l’hôpital. Les étudiants en médecine de l’ULB et de l’UMons viennent d’apprendre que leurs gardes ne sont plus rémunérées[1]. Avec effet dès le mois de mars, où ils ont donc effectué leurs gardes sans avoir connaissance de cette suppression. Les montants octroyés avoisinaient les 35 € en semaine et les 55 € le week-end, sommes quasi ridicules pour pareille responsabilité.
« Il n’y a plus aucun respect, aucune reconnaissance pour notre travail », réagissent les étudiants. Le paiement, qui reposait sur « une tradition », serait dans le collimateur de l’ONSS, qui refuse toutefois d’expliquer. On conçoit facilement quelle sera l’ambiance des gardes à venir, obligatoires pour ces étudiants.
Ces exemples, auxquels bien d’autres peuvent s’ajouter, nous ramènent au constat de départ. Rarissimes sont les responsables, politiques ou autres, capables d’élaborer leur budget en pré-voyant l’impact concret de leurs mesures sur la réalité humaine, qu’ils sont censés améliorer. Les incidences humaines invivables des perfectionnismes budgétaires plombent le moral, les projets, le travail, la vie. Quels enjeux lointains pourraient suffire pour légitimer pareil saccage ?
[1] La Libre Belgique du vendredi 10 avril 2026, p. 9.


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