Depuis tout petit, Tancrède joue avec la poésie. Il écoute, ravi, les petits morceaux que Madame Constance lit aux enfants de sa classe. Quand il récite à Maman ou à Papa le petit compliment appris pour leur fête, son cœur bat très fort. Il se sent fier, bien plus fier que quand il leur demande – en prose – s’il peut prendre une seconde galette. Comme si les vers donnaient aux mots plus de force et plus de vérité.
Au fil de ses études, Tancrède continue à jouer avec les textes des La Fontaine, Ronsard, Hugo, Verlaine et consorts, sans oublier leurs mentors Homère et Virgile. À force d’habiter leurs œuvres, il habite leurs demeures. Il s’assied à leur table, il leur parle. Il les appelle par leur prénom. Et eux lui répondent. Un dialogue familier s’est installé. Il dessine avec eux son univers poétique, là où êtres et choses se découvrent à l’infini sous tant de facettes et se racontent dans le chatoiement des mots.
Quel choc brutal quand cet univers tout de sensibilité se heurte à l’univers professionnel implacable où Tancrède doit entrer. Il demande de l’aide à ses tuteurs. C’est à eux, cette fois, de s’asseoir à sa table, par-delà le temps. Qu’ils détectent pour lui les ennemis de la poésie pour l’aider à les confondre.
Il leur pose sa question : « Pourquoi notre monde est-il aussi défavorable à la poésie ? » Alphonse, le premier, lui répond :
« Si tu te sens poussé vers d’incessants virages,
Dans ce monde de fous emporté sans recours,
Tu ne pourras jamais sur le blanc de ta page
Jeter l’encre un seul jour.
Ô Vers ! Vitesse exige un culte délétère
Jamais, dans les écrits, de rêve à entrevoir.
Regarde, tu es seul à choisir le mystère
Comme frais abreuvoir. »
« Oui, c’est vrai, dit Tancrède, le rythme effréné désarme le poète. Mais toi, Victor, observes-tu un autre handicap ? » Et la voix qu’il aimait laissa tomber ces mots :
« Combien de baratins, et combien de fredaines
Encombrent aujourd’hui les écrits, par centaines,
Pour les mots en prison, le sens s’évanouit.
Des textes incongrus sans répit à la une
Font éclater la phrase en bribes importunes.
Le français de Molière ainsi est enfoui. »
Charles voulait encore ajouter son écot :
« Le Poète est semblable au prince des nuées.
Il a besoin d’espace et de temps pour voler.
Nuances, profondeurs, finesses sont huées,
Le Poète, enchaîné, empêché de marcher. »
Précipité, verbeux et d’un utilitarisme pragmatique, notre univers devient hermétique à la poésie. Et s’il était en plus mercantile ? s’interroge Joachim :
« Heureux qui, démuni, renonce aux avantages
Et ne recherche pas de l’argent à foison.
Au commerce, il préfère, écrivant des chansons,
Vivre, désargenté, le reste de son âge. »
L’intuition de Tancrède se corrobore. La morphologie du XXIe siècle est inhospitalière pour la poésie, oppressée par ces mots en -tion devenus légions : accélération, surinformation, standardisation, surconsommation. Ou encore prolifération, à la manière d’Ionesco, lorsque mots et choses se multiplient à l’infini, submergent et étouffent la personne. Alors que le poète rêve du contraire : espace libéré et silence profond pour rejoindre l’essence du sens.
Par bonheur, se dit Tancrède, la poésie ne se cantonne pas dans ses bastions traditionnels, livres, textes, chansons… Elle sous-tend toute réalité, même si le tsunami matérialiste et utilitariste tend à l’asphyxier. Parviendra-t-elle à respirer et à rétablir ses droits ?
On dit bien « panthéisme », la divinité en toute chose. Pourquoi pas « panpoétisme » ? La poésie présente en tout. Ainsi, le climat fût-il pourri, un éclair peut la ressusciter à chaque instant. Il suffit qu’un humain perce la carapace sclérosée des êtres et des choses pour raviver leur âme poétique. Où Poésie renaît là aussi Humain renaît. Ce qui inspire la définition personnelle de Tancrède :
La poésie est l’art
D’habiter autre part
Que dans la platitude,
D’étendre l’amplitude
Des choses et des mots.
Faire entendre l’écho
De cet imperceptible,
Devenu accessible.
Infaillible levain
Qui fait monter l’humain.
Publié le 12 décembre 2025 dans la Libre Belgique, p. 35, sous le titre « Pourquoi notre monde est-il aussi défavorable à la poésie ?« , et sur le site de La Libre Belgique, à 16 h 05.

