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Le Nobel de la paix discrédité ?

Auriez-vous pu l’imaginer ? Un chef de guerre assassin de milliers de civils propose son complice comme candidat pour l’attribution du prix Nobel de la paix. L’inimaginable est déjà réalisé. L’impensable suivra-t-il ? Le croquemitaine new-yorkais obtiendra-t-il la désignation dont il rêve ? A priori, tout être équilibré se rassurerait, considérant comme irréductible l’antinomie entre le prétendant et la dignité. Mais c’est le même raisonnement que celui qui, en 2016, excluait l’accession d’un malfaiteur à la présidence des USA. Dès lors, cette nouvelle énormité risque-t-elle de prendre forme, elle aussi ?

L’idée me vient d’un face-à-face sur le ton d’une tirade célèbre d’Edmond Rostand. D’un côté, un Cyrano moderne, bardé d’une intégrité absolue qui refuse tout compromis avec le mensonge. De l’autre, un fan(atique) du milliardaire postulant, forcément acquis à la cause et au projet. Le premier apostrophe le second :

Élire au prix Nobel un repris de justice,
Qui fraude les impôts et se fait le complice
De mille et un tricheurs, de milliers d’enrichis,
Potentiels électeurs. Pour moi, c’est « Non merci ! »

Élire au prix Nobel un artisan d’insulte
Bien plutôt que de paix, rustre dont le seul culte
Est celui d’un ego boursouflé d’ambition
Bassement camouflée en soin de la nation,
Qui prend pour assistants la haine du système
Et de Schopenhauer l’ultime stratagème,
En crachant à tous vents, insultant, malpoli,
Son venin et son fiel. Non merci. Non merci.

Élire au prix Nobel un insurrectionnaire
Jugeant le coup d’État bon pour un milliardaire ?
Contre le Capitole, son flot de déchaînés
A hurlé, saccagé, tué des policiers.
De lui les meurtriers ont obtenu la grâce,
Quand la démocratie a connu la disgrâce.
Donner au chef de gang la moindre dignité ?
Non merci. Ce serait plus qu’une énormité.

Élire au prix Nobel un détracteur des juges,
Qui, pour forcer raison, n’a d’autre subterfuge
Que d’appeler gauchiste, idiot ou corrompu
Chacun des magistrats dont l’arrêt a déplu,
Qui porte un autre coup à la démocratie
Et légitime ainsi sa propre autocratie ?
Faire apôtre de paix un agresseur du droit ?
Non merci. Il attaque et guerroie où qu’il soit.

Élire au prix Nobel l’assassin de la science,
Dont l’incrédulité confine à l’indécence,
Qui préfère au savoir sa pseudo-vérité,
Entre jobarderie et puérilité,
Inonde les chercheurs d’un flot de directives
Et vers l’obscurantisme obstinément dérive ?
Mettre sur le pavois un obtus endurci ?
Insensé ! Non merci. Non merci. Non merci.

Rêver d’un prix Nobel qui soit digne de l’homme.
La densité humaine et la paix, c’est tout comme.
La paix peut-elle naître et vivre avec l’orgueil ?
S’il est là, arrogant, elle attend sur le seuil.

Quand Cyrano se tait, son vis-à-vis reste muet. Il faut comprendre que l’échange d’idées n’est pas son fort. Il a pris l’habitude – et le goût – des slogans, des insultes et des simplismes à l’emporte-pièce. Il était de ceux du Capitole. Il y a fait le coup de poing, en chœur avec les autres. Mais tout seul ? Malgré le propos plutôt défavorable à son mentor, il ne se voit pas user du seul langage qu’il maîtrise vraiment et rouer de coups l’éloquent défenseur du prix Nobel.

Et si notre Cyrano n’avait pas l’exclusivité des idées qu’il a ici lancées ? Si elles touchaient d’une manière ou d’une autre les jurés du comité Nobel ? Elles leur permettraient de choisir la bonne personne et d’éviter que le prix Nobel de la paix ne soit déshonoré par une désignation antinaturelle.

Publié dans La Libre Belgique du vendredi 22 août 2025, p. 35, et sur le site de La Libre Belgique, à 16 h 06.

Publié dansEthiqueHumourPoésiePolitique

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