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L’Épicure de rappel

(version intégrale)

Après des siècles de cohabitation, le moment est-il venu de placardiser les penseurs anciens ? Et avec eux le grec et le latin qui donnent accès à leur lecture dans le texte même ? L’éducation, qui se veut moderne et numérique, y gagnerait-elle ? Ou, au contraire, se saignerait-elle ipso facto – et à tort d’une part importante de son humanisme, sinon de son humanité ?

Fervent supporter de l’Antiquité grecque, je reste stupéfait de vérifier si souvent à quel point les penseurs d’alors ont posé des questions, apporté des réponses et exprimé des vérités qui rejaillissent aujourd’hui avec une pertinence implacable. Sans doute parce que les grandes options de la vie humaine et son exploration par l’entendement humain ont des échos intemporels. Chaque époque les entend de sa propre oreille et y réagit avec sa propre idiosyncrasie.

Seule une écoute attentive évite les simplismes. Un exemple type en la matière n’est autre qu’Épicure, associé sans nuances à la notion de plaisir. En langage courant, « épicurien » ne signifie-t-il pas « qui ne songe qu’au plaisir » ? Or l’expert du plaisir a beaucoup d’autres idées sur la vie heureuse.

S’éduquer soi-même

Par son propre parcours de vie, d’abord, Épicure promeut une éducation émancipée de toute dépendance servile. Il est qualifié par Sextus[1] de « philosophe autodidacte, qui s’est formé naturellement ». De fait, il refuse toute allégeance aux maîtres successifs qu’il fréquente, que leur ligne directrice s’inspire de Platon, d’Aristote ou de Démocrite.

Il conseille à chacun, pour hier et aujourd’hui, de ne pas troquer sa lucidité critique contre une foi aveugle en des vérités clé-sur-porte. Il invite tout un chacun à se construire avec patience sa propre science plutôt que d’ingurgiter des théories toutes faites, qui façonnent des réalités illusoires.

Calibrer le plaisir

C’est à notre libre arbitre aussi qu’Épicure fait appel lorsque nous sommes face au plaisir. Car tout plaisir n’est pas à rechercher les yeux fermés, comme le fait ressortir Cicéron quand il résume l’épicurisme[2]. La classification des désirs en trois catégories est sans ambiguïté : naturels et nécessaires (liés aux besoins vitaux), naturels et non nécessaires (plaisirs sexuels), ni naturels ni nécessaires (nourriture raffinée, richesse, gloire…). Les premiers se satisfont de peu. S’il le faut, on se passe facilement des deuxièmes. Les troisièmes sont à rejeter sans merci.

Pour le moment, à cause des règles imposées par l’épidémie, beaucoup se sentent privés de plaisirs qu’ils estiment légitimes, voire vitaux. Épicure nous invite à considérer le plaisir non dans l’instant, mais dans la durée. Pour lui, le sage renonce sans hésiter à un plaisir qui doit entraîner à long terme un déplaisir plus grand. Il accepte une souffrance qui prépare un plaisir à venir. À qui se demande s’il doit admettre les restrictions actuelles des libertés, le philosophe de Samos offre ce premier critère.

Un second vient s’y ajouter. Le plaisir de l’âme l’emporte sur celui du corps : le corps ne l’éprouve que le temps de la sensation, tandis que l’âme joue sur deux tableaux. De concert avec le corps, elle ressent le plaisir, mais, en dehors de l’instant, elle pressent le plaisir, puis en garde le souvenir. L’esprit serait-il à même, pour des raisons impérieuses, de postposer un plaisir en se le promettant pour plus tard ? Sans doute, si joue la (bonne) volonté.

Se libérer de toute crainte

Les crises comme celle que nous traversons relancent la réflexion sur les grands choix de vie. À ce débat aussi, Épicure apporte son écot[3]. Pour lui, les dieux existent, mais à distance : ils n’interviennent pas dans l’histoire humaine. Le dieu n’est donc pas à craindre. Aucun risque pour l’homme de se laisser dicter par un dieu quelque précepte ou instruction que ce soit. Aucun dieu à défendre. Aucun à agresser. Solution efficace, mais, pour certains, simpliste. Car un dieu-frère des hommes libres, impensable au IVe siècle avant notre ère, est devenu pensable depuis. Mais, en toute hypothèse, ce dieu n’aurait rien du tyran qui terrorise.

Quant à la mort, en un sens, elle n’est pas non plus de notre monde. « Le plus terrifiant des maux, la mort, dit-il, n’a donc aucun rapport avec nous, puisque précisément, tant que nous sommes, la mort n’est pas là, et une fois que la mort est là, nous ne sommes plus. » Le sage vit heureux, sans accablement,  « parce que c’est une seule et même chose que le souci de bien vivre et celui de bien mourir ».

Épicure soutient que l’être humain est riche d’assez de virtualités pour devenir autosuffisant. Cette satisfaction intérieure lui permet de trouver son plaisir dans un régime de vie simple, plutôt que dans la profusion, « pensant qu’il vaut mieux être infortuné en raisonnant bien qu’être fortuné sans raisonner ».

Bien sûr, la rencontre d’Épicure ne fera d’aucun de nous un disciple inconditionnel. Lui-même déconseille toute obédience de ce genre. Mais il nous pose des questions, d’homme à homme, qui valent de n’être pas éludées. Hypertechnicisé et souvent fier de l’être, notre monde n’aurait-il pas plus de raisons que jamais de recueillir ces atomes d’humanité qui ont traversé les âges ?

Ainsi Épicure serait, avec d’autres, comme un vaccin contre la déshumanisation. Le virus, puissant et tenace, n’en est pas à sa première ni à sa dernière mutation. Plusieurs doses seront sans doute nécessaires. Et des piqûres de rappel.


[1]Sextus Empiricus, astronome, médecin et philosophe sceptique du IIe siècle, qui est souvent une source précieuse pour la connaissance des penseurs plus anciens.

[2]Cicéron, Tusculanes, V, 93-100.

[3]Il résume sa pensée dans la Lettre à Ménécée.

Publié en version abrégée dans La Libre Belgique, p. 39, le lundi 29/01/2021.

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